3.000 artistes, producteur·ices et technicien·nes du cinéma s’inquiètent de la politique d’hégémonie culturelle fasciste de Bolloré si elle venait à s’étendre à Canal+ (comme producteur et premier financeur privé du cinéma français) et aux cinémas UGC (comme 3e réseau de diffusion en salle), comme elle s’est déjà étendue à son empire du livre (Grasset). Il n’a pas fallu 24 heures pour que la réponse soit cinglante, de Maxime Saada, directeur général de Canal+ (et qui tient sa place de Bolloré): cette dernière ne travaillera plus avec les signataires de cette tribune « zappez Bolloré ». Et Canal+/UGC en France, ça concerne aussi le cinéma belge.
Dans le même temps, nous avons chez deux partis au moins des droites de Gouvernement qui assument explicitement (voire même le revendiquent) ne plus vouloir attribuer de subsides à des organismes dont la mission et l’action sont de service et d’utilité publics – même si cela n’est pas traduit en termes juridiques -, mais qui auraient l’outrecuidance de contester en justice des décisions ou des actions de l’un ou l’autre de « leurs » Gouvernements, ou tout simplement se montreraient critiques des politiques menées. Et l’on claironne à qui veut l’entendre qu’il s’agit bien là aussi d’une lutte pour l’hégémonie culturelle. Pauvre Gramsci1!
Moins visible, mais tout aussi présente, l’inclination de Bolloré, Stérin et consorts, animés par la même fibre extrême-droitière conservatrice, réactionnaire, raciste et religieuse, à prendre des places dans les médias belges2, notamment locaux, en inquiètent également plus d’un·e chez nous: on s’en inquiète un peu, sous le manteau, on ne le crie pas trop… Saada nous a prévenu… les listes noires (et brunes)… à bon entendeur, salut!
Au début des années 1990, Pierre Bourdieu – qui travaillait alors sur La souffrance3, nous disait, avec colère:
Là où l’on croit qu’existe une crise du politique, un antiparlementarisme, on découvre en réalité un désespoir à propos de l’État comme responsable de l’intérêt public. […]
Il n’y a pas de démocratie effective sans vrai contre-pouvoir critique. L’intellectuel en est un, et de première grandeur. C’est pourquoi je considère que le travail de démolition de l’intellectuel critique, mort ou vivant – Marx, Nietzsche, Sartre, Foucault et quelques autres que l’on classe en bloc sous l’étiquette « pensée 68 » – est aussi dangereux que la démolition de la chose publique et qu’il s’inscrit dans la même entreprise globale de restauration. […]
Je souhaite que les écrivains, les artistes, les philosophes et les savants puissent se faire entendre directement dans tous les domaines de la vie publique où ils sont compétents. Je crois que tout le monde aurait beaucoup à gagner à ce que la logique de la vie intellectuelle, celle de l’argumentation et de la réfutation, s’étende à la vie publique. Aujourd’hui, c’est la logique de la politique, celle de la dénonciation et de la diffamation, de la « sloganisation » et de la falsification de la pensée de l’adversaire, qui s’étend bien souvent à la vie intellectuelle. Il serait bon que les « créateurs » puissent remplir leur fonction de service public et parfois de salut public.
(Le Monde, 14/01/1992, entretien mené par R.-P. Droit et Th. Ferenczi)
Désormais cette capacité de lecture critique du monde, et des politiques, du politique, de la politique, est sous surveillance: et surtout: ceux qui nous surveillent ne s’en cachent plus, ni ne cachent leurs objectifs et leurs moyens de rétorsion, économique.
Ce que ces fossoyeurs de la démocratie, fossoyeurs en toute conscience, ne peuvent plus admettre que l’on remarque, ce n’est pas l’imposture morale ou éthique – ils sont sans vergogne – dont ils abusent, mais l’imposture intellectuelle et politique dont ils sont les agents.
Plus de 22.000 sociétaires agissent chaque année dans le monde au sein et par le truchement de Smart. Et bon nombre d’entre elles-eux sont écrivain·es, artistes, philosophes et savant·es, et tous·tes sont expert·es de leur savoir-faire et de leur désir de vivre, libres et critiques. Que cela plaise ou non aux imposteurs, nous veillerons autant que possible à ce qu’ils et elles puissent agir libres et critiques. Et donc citoyen·nes d’une démocratie vivante qui ne se laissera pas capturer.
Toute notre solidarité aux signataires de la tribune anti-Bolloré, à celles et ceux ayant annoncé leur départ de chez Grasset, à celles et ceux qui disent ici aussi chez nous: cela suffit!
Roger Burton, pour Smart
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1Antonio Gramsci (1891-1937) est un philosophe, écrivain et théoricien politique italien. Membre fondateur du Parti communiste italien, il est emprisonné par le régime mussolinien de 1926 à sa mort.
3Actes de la recherche en sciences sociales, numéro 90, décembre 1991
