Karl Polanyi et Michel Foucault : deux pensées pour s’armer contre le néolibéralisme

Un oeil sur le monde

Si nous voulons que notre action soit efficace, il nous faut connaître de la façon la plus précise possible le cadre dans lequel nous la déployons et sur quoi portent ses effets. Notre cadre, le cadre mondial de nos vies aujourd’hui, c’est ce qu’on appelle le néolibéralisme, néo, pour le distinguer du libéralisme classique, celui qui a prévalu en gros, et pour fixer des limites très symboliques, depuis les lendemains de la Révolution française, 1789, jusqu’à la chute du mur de Berlin, deux siècles plus tard, en 1989. 

La présente étude parlera du libéralisme et du néolibéralisme à partir de l’enseignement que l’on peut tirer de deux livres essentiels qui nous sont apparus très complémentaires, même s’ils rayonnent et agissent dans des sphères intellectuelles et sociales assez différentes. 

 

  • Le premier a été écrit en anglais par un économiste hongrois, Karl Polanyi. Il s’intitule La grande transformation et porte un sous-titre qui en dit long sur son ambition historique : « Aux origines politiques et économiques de notre temps ». Son édition originale date de 1944. Sa traduction française n’a été publiée qu’une quarantaine d’années plus tard, en 1983. Depuis lors, il est devenu l’un des ouvrages de référence majeurs de l’économie sociale et solidaire. 
  • Le second, Naissance de la biopolitique, n’a pas été conçu initialement comme un livre. Il n’existe sous cette forme que parce que l’auteur, le philosophe Michel Foucault, est mort prématurément en 1984, victime du sida. Naissance de la biopolitique réunit les leçons publiques qu’il a données au Collège de France, durant l’année académique 1978-1979. Il a été réalisé à partir d’enregistrements de ses conférences et publié en 2004. Les analyses de Foucault dans ses conférences apparaissent d’une clairvoyance stupéfiante, expliquant et décrivant dès la fin des années 70 une vision économico-politique dont nous subissons pleinement les effets aujourd’hui. 

2004, année où sort Naissance de la biopolitique, c’est 60 ans après la première édition de La grande transformation, 40 ans après la mort de Polanyi, 20 ans après celle de Foucault lui-même. La belle régularité de cet échelonnement n’a pas qu’une valeur symbolique. Elle donne la mesure de la distance que l’histoire confère aux regards qui se succèdent. On regarde le passé en fonction de ce qu’on vit au présent. 

Quand Polanyi écrit La grande Transformation, il peut croire que depuis une vingtaine d’années le libéralisme vit ses derniers soubresauts, avec la Première Guerre mondiale, avec la crise de 1929 qui a dévasté l’économie et conduit des millions de gens dans la misère, avec la prise de pouvoir par les fascistes et les nazis qui ont planifié leur économie pour la guerre, avec enfin cette Seconde Guerre mondiale dont l’issue est proche en cette année 1944. Tous ces bouleversements, chaotiques et meurtriers, rendent impossible, impensable à ses yeux le redéploiement, dans le monde à reconstruire, d’une idéologie aux effets à ce point dévastateurs. 

Foucault va montrer au contraire comment un libéralisme d’un type tout nouveau s’est mis en place, au sortir de la guerre 40-45, et quelles ont été ses prémices, précisément durant cette période de l’entre-deux-guerres durant laquelle Polanyi a cru voir se multiplier les signes de la fin du système. Quand Foucault donne son cours, la France a pour Président Valéry Giscard d’Estaing et pour Premier ministre un professeur d’économie du nom de Raymond Barre. En Angleterre, en cette année 1979 où Foucault explique les principes à l’œuvre dans le néolibéralisme, c’est Margaret Thatcher, celle que l’on surnommera la Dame de Fer, qui accède au poste de Premier ministre. C’est elle qui la première va appliquer rigoureusement les principes élaborés par le théoriciens de ce néo-libéralisme, notamment par l’économiste Friedrich Hayek, dont nous reparlerons. Hier Thatcher, aujourd’hui tas de cendres, Margaret est morte depuis un moment, mais malheureusement la politique brutale qu’elle a appliquée entre 1979 et 1990 comme cheffe du gouvernement britannique n’a cessé de gagner du terrain à travers le monde. 

Une meilleure connaissance des principes et enjeux du néolibéralisme devrait nous permettre de mieux comprendre comment ceux-ci se concrétisent aujourd’hui et d’examiner plus lucidement les voies qui s’offrent à nous pour sortir de la logique de mort et de prédation qui prévaut actuellement. 

Consulter l’analyse 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *