Le travail n’a plus de prix…

Services et outils

Voici un texte cosigné par les trois principales organisations de Bigre (Smart, Coopaname et Oxalis) qui devait paraître dans la presse française début avril. Malheureusement, cela n’a pas été le cas. Pour autant, dans une actualité qui évolue très vite, il continue de présenter une partie des idées que nous portons sur le travail auprès des pouvoirs publics. Nous le proposons à votre lecture !

Le travail n’a plus de prix : payons-le sans condition !

De nombreuses voix soulignent chaque jour que la crise en cours, provoquée par le Coronavirus, ébranle bien plus que nos systèmes de soins. Ce sont en réalité toutes les certitudes affirmées par le libéralisme depuis quarante ans, relayées avec constance par les politiques publiques, qui se trouvent bousculées. Services publics, protection sociale, relocalisations industrielles, recherche, déplacements quotidiens, pactes européens : on ne compte plus les sujets que la Covid-19 pose sur la table, prenant au mot les propos du Président de la République : « rien ne sera plus comme avant ».

Ces derniers jours, les plus hautes instances de l’Etat ont commencé à avancer l’idée que certains biens et services devaient être placés en dehors des lois du marché. Nous ne pouvons qu’approuver cette approche. Cependant, s’il est un « bien » dont cette crise pose crûment la question de la marchandisation, c’est le travail lui-même.

Sous contrainte, nous assistons à une totale déconnexion des notions d’emploi, de travail, de mission, et de rémunération. Des praticiennes médicales s’épuisent sans compter leurs heures – et sans que leurs heures soient décomptées. Confinés à domicile, englués dans un temps sans rythme, des millions de travailleurs ne savent plus désintriquer travail et non travail. Obligées de sortir de chez elles, risquant parfois leur santé, caissières, livreurs, ouvrières, aidants, travailleurs agricoles, sont envoyés au casse-pipe – car si guerre il y a, alors les « services indispensables » sont bien ceux rendus par cette armée invisible de sans-grade.

Jusqu’ici, en matière de travail, le Gouvernement a cherché à maintenir à flot notre système économique actuel. Un système devenu, en quelques jours seulement, incroyablement décrépit. Il a appliqué ses mesures de soutien aux catégories classiques de l’organisation économique : salariés, entreprises, indépendants. Ce faisant, il n’a pas voulu voir la réalité du travail de millions de concitoyennes et concitoyens – du travail tel qu’il est, et tel que la crise donne enfin à le voir. Qui se soucie des « extras » laissés sur le bord du chemin, toutes ces intermittentes et intermittents du travail, dans la restauration, le tourisme, l’animation, l’événementiel, les activités sportives, les cours à domicile, la manutention, dont les revenus du travail sont discontinus, et qui additionnent les petits contrats salariés à durée déterminée ? Celles et ceux-là se retrouvent aujourd’hui sans emploi, sans revenu, sans chômage, sans indemnisation de travailleur indépendant, sans rien. Qui donnera une valeur au travail sans prix qui déborde de l’emploi classique : celui de la création, de l’imagination, de la culture, disparu des scènes et des rues, mais si présent sur le web pour animer nos confinements ; ou celui du soutien, du soin, de l’écoute, de la relation humaine, dont on se rend compte qu’il est inestimable, incapable de composer avec des critères de performance ?

Nous devons ouvrir un indispensable débat sur ce que notre société reconnait comme étant du travail et de quelle manière elle le rémunère. Et si ce débat commence maintenant, il devra se poursuivre dans le monde d’après, celui où « rien ne sera plus comme avant ». Il ne pourra pas faire l’impasse de la question de la socialisation des revenus et des solidarités sociales ; ni de celle de l’équilibre général entre rémunérations du capital et du travail ; ni de l’enjeu de la protection de toutes les formes atypiques de rapport au travail.

Tandis qu’ici le droit du travail est la victime de l’urgence sanitaire, ailleurs s’ouvrent ces débats ambitieux. En Italie, de nombreux syndicats et organisations réclament un « revenu de quarantaine », autrement dit un revenu de remplacement, universel et inconditionnel. Le Canada a franchi le pas et organise le versement d’une prestation d’urgence très largement ouverte à tous les travailleurs sans salaire. En Allemagne, en Espagne, chez les présidents de conseils départementaux français, l’idée fait son chemin. Pourquoi ne pas sauter le pas ? Cela pourrait sécuriser de la même manière toutes les formes de travail, sans distinctions complexes entre les statuts, et sans oublier celles et ceux qui sont déjà les plus précaires. Ce serait aussi une manière d’engager un extraordinaire travail d’imagination et de construction d’un nouveau pacte social, où le travail serait valorisé, non dans une pure logique de marché, mais aussi pour ce qu’il apporte d’utilité à la cohésion et au bien-être de la société.

Signataires : les bigre coopératives Smart, Coopaname et Oxalis.

2 réponses sur « Le travail n’a plus de prix… »

Bonjour,
en tant que membre de la Smart de Lille et créatrice d’un projet qui tourne autour de l’emploi, j’aimerais participer aux réflexions qui sont portées sur la rémunération du travail …est-ce possible ? merci de votre retour

Bonsoir Céline
Merci de votre intérêt ! La réflexion se passe ici et maintenant : si vous souhaitez publier un post sur ce blog, ce sera avec plaisir. Il y a différents lieux et différents moments où ce type d’échanges a lieu dans Smart : au travers des travaux d’éducation populaire/permanente, des débats coopératifs de Smart in Progress, des travaux de la Manufacture coopérative ou de Bigre, etc. A très bientôt j’espère pour en discuter, à Lille, Bruxelles, Sète ou ailleurs… Prenez bien soin de vous.

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